Résilience en coteaux : les vignerons de Bellet face au changement climatique

20 janvier 2026

La petite AOC de la Riviera sous la pression des extrêmes

Niché aux portes de Nice, sur les collines baignées de lumière de Bellet, le vignoble éponyme se distingue par sa rareté et la singularité de ses paysages. Sur moins de 60 hectares, l’influence conjuguée de la Méditerranée et des Alpes façonne, depuis des siècles, les rangs de vignes plantés en restanques. Pourtant, ce décor, autrefois idyllique, fait aujourd’hui face à la dure réalité d’une planète qui se réchauffe. Températures en hausse, épisodes de sécheresse, orages violents : Bellet vit de plein fouet les bouleversements climatiques qui transforment le visage du vignoble français.

En 2022, selon les données de Météo France, Nice a connu un déficit hydrique annuel supérieur à 38% par rapport à la normale, mettant à rude épreuve les sols déjà pauvres en réserve d’eau du cru. Mais le climat local, balancé entre la brise marine et le foehn des montagnes, donne aussi à Bellet un sursis et une identité unique, que les vignerons se battent pour préserver. Comment les professionnels de Bellet réinventent-ils leur quotidien pour perpétuer ce fragile miracle œnologique ?

La montée des températures : un défi pour le calendrier végétatif

Depuis le début des années 2000, la région de Nice observe une élévation de la température moyenne annuelle d’environ +1,5°C (source : Observatoire Régional Eau et Climat Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur). Cette hausse s’accompagne d’avancées répétées des vendanges : dans certains domaines de Bellet, on récolte désormais les raisins de près de deux semaines plus tôt qu’au début du millénaire.

  • La maturation précoce expose la vigne aux risques des pics de chaleur d’août, pouvant entraîner une perte d’acidité et une augmentation du degré alcoolique des vins, au détriment de leur fraîcheur typique.
  • Cependant, l’altitude – entre 200 et 400 mètres – et la proximité de la mer offrent une amplitude thermique journalière précieuse pour ralentir la maturation, ce qui distingue Bellet de nombreuses autres AOC du pourtour méditerranéen.

Certaines parcelles, exposées nord ou nord-est, reviennent en grâce. Les vignerons limitent la défoliation pour que les grappes profitent de plus d’ombre, prolongeant ainsi leur maturation et évitant la « cuisson » du raisin.

Le choix des cépages au cœur de la résilience

Bellet doit une part de sa résilience à son encépagement unique, constitué de cépages autochtones adaptés à la rudesse climatique. Parmi eux :

  • Le Rolle (Vermentino) : réputé pour sa résistance à la sécheresse, il conserve sa fraîcheur même lors des étés brûlants, en préservant mieux l’acidité
  • La Folle Noire : tardive, elle profite d’une maturation progressive, limite la montée du sucre et garde une aromatique intense
  • Le Braquet : ce cépage emblématique, encore peu cultivé hors de l’appellation, révèle une grande capacité d’adaptation à la chaleur, tout en produisant des vins fins et floraux

Depuis les périodes de grande sécheresse de 2015 et 2017, les domaines de Bellet privilégient encore davantage ces cépages locaux, abandonnant progressivement d’autres variétés plus sensibles à la chaleur. C’est le choix du Domaine de Toasc, par exemple, qui investit dans la Folle Noire au détriment de cépages plus internationaux.

Gestion de l'eau et irrigation raisonnée : un enjeu vital

La rareté de l’eau s’est imposée comme la principale préoccupation des vignerons de Bellet. Contrairement à d’autres vignobles où l’usage de l’irrigation est traditionnellement proscrit, plusieurs propriétés du cru ont obtenu, lors de sécheresses exceptionnelles, des dérogations temporaires pour un arrosage de survie.

  • Installation de systèmes de goutte-à-goutte dans les jeunes plantations, afin d’assurer l’enracinement sans gaspillage
  • Mise en place de paillage naturel (écorces de pin, sarments broyés) pour limiter l’évaporation et conserver l’humidité du sol
  • Création de « fossés de récupération » pour collecter le peu de pluie lors des orages violents et la redistribuer lentement aux racines

Le Domaine de la Source, pionnier en la matière, combine ces techniques à l’utilisation de bâches biodégradables et à la plantation de couvertures végétales entre les rangs, qui améliorent la structure du sol et favorisent la rétention en eau. L’objectif ? Diminuer chaque année la dépendance à l’arrosage, dans l’espoir d’un équilibre durable.

Sol, biodiversité et agroécologie : la magie des collines niçoises réinventée

Bellet est une des rares AOC françaises où plus de 70% des exploitations sont engagées en agriculture biologique ou en conversion. Ce choix n’est pas anodin : la préservation de sols vivants s’avère essentielle pour amortir les chocs climatiques. Plusieurs pratiques participent à cette régénération :

  • Labours superficiels pour limiter l’érosion de ces pentes souvent abruptes et maintenir la vie microbienne
  • Enherbement naturel : semis de plantes adaptées qui, en couvrant le sol, protègent contre la compaction et favorisent l’infiltration de l’eau
  • Retour de la haie méditerranéenne (oliviers, chênes verts, arbousiers) pour abriter la faune auxiliaire et offrir des corridors écologiques, essentiels à la résilience

Une étude menée en 2020 par le Comité Interprofessionnel des Vins de Bellet (CIVB) souligne qu’une biodiversité accrue atténue naturellement les maladies, limitant le recours aux traitements chimiques et renforçant la santé globale des vignes.

Innovations de terrain et transmission du savoir-faire

S’adapter, ici, n’est pas seulement une question de technique mais aussi de culture partagée. Les vignerons puisent dans une tradition séculaire tout en l’ouvrant aux avancées scientifiques.

  • Contrôle de la maturité des raisins par cartographie satellitaire : certains domaines (Domaine de Vinceline, Château de Crémat) utilisent des outils d’imagerie pour piloter vendanges et irrigations à la parcelle près
  • Végétalisation des abords des parcelles : les arbres plantés en bordure procurent ombre partielle, réduisent l’évaporation, et offrent un refuge aux oiseaux régulateurs de ravageurs
  • Partage de pratiques et coopérations inter-âges : chaque hiver, l’AOC organise des sessions où vignerons expérimentés et jeunes installés confrontent techniques anciennes et nouvelles solutions, adaptant ensemble le calendrier et les modes de conduite de la vigne

L’innovation se double d’une veille constante sur l’évolution de la réglementation et des expérimentations européennes. Bellet participe, depuis 2021, au projet VitiAdapt Sud (piloté par l’IFV Sud-Ouest), visant à identifier les stratégies les plus efficaces pour les vignobles méridionaux soumis au stress hydrique et thermique.

Le défi du goût : préserver l'identité du vin de Bellet

Face à l’évolution du climat, chaque geste technique ou choix agronomique se lit aussi à travers le prisme de la dégustation. L’un des enjeux majeurs : conserver l’identité des vins, leur finesse florale, leur trame saline née de la proximité maritime et la fraîcheur élégante de leur finale.

  • La gestion de la canopée, le choix de vendanges nocturnes ou très matinales pour récolter des raisins « frais », la vinification en cuves béton (plus tempérées que l’inox), sont autant d’ajustements pour maintenir le style Bellet.
  • Les blancs de Rolle, qui signent la vivacité du cru, demandent une veille quotidienne sur les niveaux d’acidité et la non-extraction des notes trop mûres.
  • Les rouges, quant à eux, misent sur la souplesse et la digestibilité, refusant les profils sur-extraits ou exagérément boisés.

C’est tout un art que de composer avec la nature changeante sans renier le patrimoine aromatique hérité du passé. Ce défi, Bellet le relève aujourd’hui en conjuguant créativité, humilité et une profonde connaissance de son terroir.

Vers de nouveaux horizons viticoles ?

Dans ce paysage mouvant, certains domaines réfléchissent déjà à la création de micro-parcelles en altitude supérieure (au-delà de 450 mètres), et à l’exploitation de nouveaux versants pour tenter de gagner quelques degrés de fraîcheur supplémentaires.

Des expériences de plantation de « cépages résistants » – encore à l’étude – comme l’Alvarinho portugais ou le Maturana espagnol (source : Revue du Vin de France, enquête 2023) traduisent cette volonté de rester acteurs de leur avenir, sans dénaturer ce qui fait l’âme de l’appellation.

L’avenir dira si ces choix transformeront durablement le visage de Bellet, mais dans ce laboratoire à ciel ouvert, chaque millésime est désormais une pièce du grand puzzle climatique, appelant à la vigilance, à la créativité et à la solidarité des femmes et des hommes qui y travaillent.

Pistes à venir et invitation à la découverte

Face à une urgence planétaire, le vignoble de Bellet révèle, à petite échelle, la capacité d’adaptation du monde viticole : son refus de la résignation, son inventivité permanente et la force de l’esprit collectif. Quiconque arpente ces terrasses suspendues entre mer et montagnes pourra mesurer, au-delà du verre, toute la fragilité et la singularité d’un terroir en pleine transformation. Les années à venir promettent d’autres défis à relever, mais surtout de nouveaux récits à goûter et à raconter – à suivre, un verre à la main, sur ces collines baignées de lumière.

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