Le Braquet : le secret le mieux gardé des vins de Bellet

1 décembre 2025

Un cépage confidentiel à l’identité niçoise

Dans le grand livre des cépages méditerranéens, le Braquet occupe une page discrète, souvent méconnue du grand public, mais il demeure le trésor des collines de Bellet. Ce vignoble singulier, accroché aux pentes rocailleuses qui dominent Nice, n’a jamais renoncé à son identité. Le Braquet, rare et ancestral, en est la plus belle signature.

Si la France recense près de 300 cépages, le Braquet, unique et natif des environs de Nice, a résisté à l’arrachage massif du XXe siècle, alors même que ses parcelles couvrent moins de 20 hectares sur les amples 6500 hectares de la superficie communale de Nice (source : ODG Bellet). On estime aujourd’hui que moins de 10 % de la production de l’appellation Bellet met en avant ce cépage en monocépage ou en association dominante — preuve de sa rareté.

Une origine mystérieuse, un destin méditerranéen

L’histoire du Braquet se mêle à celle de la Riviera. Ses premières mentions remontent au XVIIIe siècle, dans les écrits de l’abbé Antoine Galleani, curé naturaliste des collines niçoises. Diverses hypothèses font remonter son origine au Brachetto piémontais, mais les analyses ampelographiques récentes confirment sa totale singularité. Cette rareté n’a jamais cédé à l’uniformisation : le Braquet est exclusivement cultivé sur les terrasses caillouteuses, argilo-siliceuses et galets roulés de Bellet, entre 200 et 400 mètres d'altitude.

Son nom intrigant évoque peut-être le mot niçois "braquet" signifiant « brave, vaillant » — une juste image pour ce raisin délicat mais endurant, capable de supporter les caprices du climat méditerranéen et les assauts du vent marin (Ampelographie.fr).

Climat, terroir et particularités viticoles

Installé entre la Méditerranée d’un côté et les premiers contreforts alpins de l’autre, le vignoble de Bellet profite d’un microclimat exceptionnel :

  • Ensoleillement généreux (plus de 2800 heures par an, soit l’un des plus élevés de France).
  • Amplitude thermique jour/nuit marquée, favorisant la préservation de la fraîcheur aromatique.
  • Brise marine régulatrice, limitant le risque de maladies fongiques.
  • Sols de galets roulés et de marnes siliceuses, peu profonds, à faible rendement.

Le Braquet exprime ici toute sa complexité. Il aime les faibles rendements (35 hl/ha maximum dans le cahier des charges, mais souvent bien moins dans la réalité) et affiche une maturité lente. Ses grappes, aérées et de taille moyenne, s’ornent de baies ovoïdes à peau fine, pouvant souffrir des épisodes de pluie mais développant une remarquable résistance à la sécheresse.

Du cep au verre : typicité sensorielle du Braquet

Quand le bouquet raconte la Méditerranée

La première spécificité du Braquet, c’est sa palette aromatique : florale, aérienne, résolument méditerranéenne.

  • Nez : arômes délicats de pivoine, de rose sauvage, de violette, souvent relevés d’une pointe de poivre blanc ou d’épices douces.
  • Bouche : texture soyeuse, tanins fins, fraîcheur surprenante, saveurs de griotte, de fraise des bois, parfois de bergamote ou d’écorce d’agrumes.
  • Finale : persistante, tendue, rappelant le climat vivifiant des collines niçoises.

Le Braquet se distingue ici nettement du Grenache ou du Cinsault auxquels on l’associe parfois à tort — sa structure légère et sa délicatesse rappellent davantage un Pinot noir jurassien ou certains gamays de montagne, mais avec un accent niçois singulier.

Rosés et rouges : deux visages, une même élégance

Le cahier des charges AOC Bellet autorise pour les vins rouges au moins 60 % de Braquet et Folle Noire réunis, mais dans le verre, le Braquet s’impose seul dans certains rouges confidentiels et, surtout, comme l’âme des rosés.

  • En rouge : vins légers, à la robe rubis clair, au fruit éclatant, parfaits pour sublimer la cuisine méditerranéenne, du pan bagnat au lapin aux olives.
  • En rosé : fraîcheur dominante, notes de fruits rouges, épices, élégance parfaite pour l’apéritif estival.

À Nice, le rosé de Braquet se boit jeune, sur la vivacité, mais certaines cuvées rouges démontrent un étonnant potentiel de garde — certains domaines de Bellet proposent des rouges à base majoritaire de Braquet qui traversent avec grâce la décennie.

Le Braquet, moteur secret des vins de Bellet

Un marqueur géographique

Le Braquet n’est cultivé, à l’échelle mondiale, qu’à Bellet. Cette unicité géographique façonne la renommée de l’appellation :

  • Moins de 10 vignerons y élaborent des vins à base de Braquet pur ou quasi-pur.
  • La surface plantée ne dépasse pas 20 ha, versus 600 ha pour le Mourvèdre en Provence.
  • Des racines centenaires : certains ceps, comme au Château de Bellet, atteignent plus de 70 ans.

Un enjeu de sauvegarde patrimoniale

Face à l’explosion du rosé provençal standardisé, préserver la typicité du Braquet est devenu un combat identitaire pour les vignerons de Nice. L’INAO, en 1941, a reconnu l’appellation Bellet (l’une des 16 premières AOC de France), en grande partie grâce à ce cépage original.

Aujourd’hui, face – notamment – à la pression foncière et au changement climatique, le Braquet fait figure de vigie :

  • Sa précocité lui permet d’éviter les plus fortes chaleurs de septembre.
  • Adapté aux pentes caillouteuses et peu profondes, il limite l’érosion et valorise les sols pauvres.
  • Sa floraison tardive est un rempart contre les gelées printanières qui frappent plus bas la plaine.

Anecdotes, chiffres et domaines exemplaires

Quelques chiffres et faits pour mesurer son caractère exceptionnel :

  • Moins de 2 % de la production viticole des Alpes-Maritimes met en avant du Braquet.
  • En vendanges manuelles, la cueillette du Braquet se déroule à la fraîche, souvent dès les premières lueurs de septembre, afin de préserver son acidité.
  • Château de Crémat, Domaine de la Source, Clos Saint Vincent, Domaine de Toasc... Ces domaines emblématiques offrent chacun une interprétation du Braquet, qu’ils vinifient parfois en pureté (notamment en rosé ou dans certaines cuvées de rouge d’auteur).
  • Lors de l’exposition « Nice 2013 : capitale européenne de la culture », une dégustation de vieux millésimes avait mis en lumière une cuvée du Clos Saint Vincent 100 % Braquet de 1999, magnifique d’élégance après 14 ans de cave (La Revue du vin de France).

L’avenir du Braquet : entre défi et renaissance

Sur les flancs caillouteux dominant la baie des Anges, le Braquet continue de défier le temps. Défi face à la pression foncière (le mètre carré des vignobles de Bellet excède parfois 100 €/m²), défi face à la tentation de cépages plus productifs, défi climatique aussi. Mais il suscite aujourd’hui un regain d’intérêt :

  • De jeunes vignerons s’installent, plantent de nouvelles parcelles de Braquet, parfois en haute densité (jusqu’à 7 000 pieds/ha).
  • Des essais de vendanges entières et de macérations courtes explorent sa capacité à offrir des vins natures sous forte identité locale.
  • La biodiversité n’est pas oubliée : le Braquet résiste mieux que beaucoup d’autres cépages locaux à l’oïdium et réclame moins de traitements phytosanitaires.

Son avenir s’écrira-t-il uniquement à Bellet, sous le regard de la Méditerranée et en surplomb de Nice ? Son profil aérien, sa grande digestibilité et sa typicité pourraient séduire de nouveaux palais, loin des standards internationaux. Ici, chaque verre de Braquet incarne la rencontre entre la baie, les collines, une grande histoire et la fierté niçoise.

Sources : ODG Bellet, Ampelographie.fr, Institut Français de la Vigne, La Revue du vin de France, Domaine de la Source, Château de Crémat, Clos Saint Vincent.

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